LA FABRIQUE DE LA MÉNOPAUSE

Par Zoe Leonard

Cécile Charlap est sociologue à l’université de Lille. Elle a commencé ses travaux d’étude de la ménopause en 2010 et publie ce jeudi 14 février « La fabrique de la ménopause » (CNRS Editions). Elle nous présente cet ouvrage et nous éclaire sur la perception sociale de la ménopause.

Rouge Grenade (RG) : Dans votre livre « La Fabrique de la Ménopause », vous listez de nombreux facteurs sociaux qui peuvent être déterminants dans l’expérience et l’impact – « la trajectoire » – de la ménopause. L’expérience de la ménopause en France en 2019, est-ce finalement une expérience plus sociale que physiologique ?

J’ai fait mon travail de recherche en France entre 2009 et 2015 auprès de françaises et oui, ce que j’essaie de montrer, c’est que la ménopause est une expérience tout autant physiologique que sociale. C’est une expérience du corps qui est toujours prise dans des représentations sociales –  c’est à dire des manières de voir le corps, la fertilité et fécondité, les médicaments et c’est aussi une expérience qui se vit dans des interactions avec d’autres personne : le conjoint, le médecin, les autres femmes, les amies parfois etc. Ce n’est jamais une seule expérience physiologique – elle est aussi et toujours sociale en même temps.

 Les interactions sociales au travail sont-elles également importantes ?

Oui et je trouve très intéressant de voir qu’en fonction des milieux sociaux et des activités professionnelles des femmes, il y a des vécus différents. J’ai rencontré des femmes plutôt urbaines de classes moyennes et supérieures qui occupent des postes importants dans des grandes institutions ou alors en rapport avec le public et qui vivent les bouffées de chaleur par exemple de manière très négative. Pour elles, c’est un désagrément corporel qu’il faut absolument canaliser pour ne pas qu’il prenne place au travail et que cela leur fasse perdre la face, vis-à-vis des collègues masculins, de femmes plus jeunes ou du public. Ces femmes se tournent beaucoup plus vers des thérapies hormonales pour mettre fin à ce désagrément-là. Alors que d’autres femmes qui vivent plutôt dans des milieux ruraux et de milieux plutôt populaires, qui ont ces mêmes bouffées de chaleurs, les vivent différemment : certes comme un désagrément mais qu’il faut savoir endurer, « il ne faut pas se laisser aller ». Elles vont plutôt chercher des médicaments aux plantes qu’elles pensent plus « naturels » et non chimiques comme la thérapie hormonale qu’elles voient de manière négative, comme une thérapie intrusive qui va contre la « nature » du corps.

Vous semblez dénoncer une « vision déficitaire » de la ménopause dans notre société – Pour quelles raisons cette vision ne vous semble pas juste ?

En tant que sociologue, je parle moins en termes de « justesse » que de représentations qui sont nourries de certaines valeurs, de certaines normes… Les représentations de la ménopause s’inscrivent dans le système de rapports sociaux de sexes qui est inégalitaire et qui associe très fortement fécondité et féminité et construit une sorte de hiérarchie entre le vieillissement masculin perçu de manière positive comme l’accès à la maturité et le vieillissement féminin dévalorisé et perçu comme déficitaire. Ce qui m’a intéressé de montrer c’est à quel point les discours médicaux qui ont construit la ménopause depuis le 19ème siècle sont nourris de représentations. Ils construisent la ménopause pas comme une simple transformation, mais comme une dégénérescence, une carence, une déficience (aujourd’hui une déficience hormonale). Ils présentent la ménopause non comme l’entrée dans une nouvelle norme mais comme exclusion de la norme et cette norme, c’est celle du corps jeune et fécond.

Votre recherche se fonde sur des interviews de femmes entre 45 et 65 ans, pour la plupart d’entre elles le qualificatif « ménopausée » parait être difficile à accepter – pour quelles raisons principalement ?

En fait, ce n’est pas le qualificatif en tant que tel qui les gêne, mais les représentations sociales qui sont associées à ce terme – les représentations sociales sont celles qui sont véhiculées par les discours médicaux et repris par les médias. Une de mes enquêtée me disait « dans la vie quotidienne et les représentations dominantes une femme ménopausée on la voit comme une femme ‘’bonne pour la casse’’ ». Ce sont ces représentations-là qui les gênent , elles les vivent de façon violente et négative et n’ont pas l’impression d’être représentées puisque cela n’a rien à voir avec leur réalité à elles.

Vos travaux de recherches sur la ménopause depuis 2010, vous ont-ils permis d’observer des évolutions dans le traitement social de la ménopause ?

Jusqu’en décembre dernier je vous aurais répondu « non ! »… Mais depuis, quelque chose de nouveau se passe. Ce magazine [Rouge Grenade] qui veut changer les perceptions en est à mon sens le troisième signe. Une pièce de théâtre a été récemment produite en Belgique sur le thème de la ménopause à partir de témoignages d’une cinquantaine de femmes. J’y ai été invitée, mais je me demandais « Y-aura-t-il des gens pour aller la voir ? Il n’y aura peut-être que des femmes dans leur cinquantaine ? ». A ma grande surprise, la salle était complètement bondée, ce qui était le cas tous les soirs, et le public était composé aussi bien de femmes que d’hommes.

Là je me dis : « il y a vraiment quelque chose qui se passe ! ».

Il y a eu aussi récemment un podcast sur Arte Radio, sur le vieillissement où on entend des groupes de femmes qui se sont montés récemment et qui portent sur la ménopause alors que pendant que je travaillais ma thèse (ndlr : 2010-2015), ces groupes n’existaient pas.

La ménopause c’était quand même le continent noir. Le tabou qu’il peut y avoir sur les menstruations a été levé, beaucoup de livres ont été publiés sur le sujet et les menstruations sont liées à une partie de la vie des femmes qui est plutôt valorisée : c’est la jeunesse et la fécondité. Quand je disais que je faisais une thèse sur la ménopause, des gens à qui je parlais de mon sujet  me regardaient en faisant une grimace.

Le sujet émerge sur la place publique, pour la première fois autrement que via des experts médicaux : via le théâtre, la radio, des blogs et puis des hommes viennent assister à la pièce de théâtre – je vois une porte s’ouvrir.

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« La fabrique de la ménopause » qui parait le 14 février 2019 est un ouvrage  tiré du travail de thèse de sociologie de Cécile Charlap. Elle cherche à montrer que, si on peut la prendre pour une catégorie universelle, la notion de ménopause a en fait une histoire et n’existe pas dans toutes les cultures. Il existe des cultures dans lesquelles la ménopause est très valorisée et d’autres dans lesquelles cette notion n’existe pas vraiment. La notion de « ménopause » est née en Occident au 19ème siècle, ses représentations évoluent et c’est, certes, une expérience physiologique, mais aussi sociale. C’est cet angle de vue social que ce livre nous offre.

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