Interview – Anne Morelli sur la ménopause dans le catholicisme, le bassin méditerranéen et sa carrière professionnelle

Par Zoe Leonard

Comment le catholicisme et le code de l’honneur méditerranéen ont influencé la regard de la société sur la femme ménopausée ?

Anne Morelli est une historienne belge, spécialisée dans l’histoire des religions et des minorités, elle a 71 ans. Dans son interview aujourd’hui, elle nous explique quelques-uns des facteurs qui ont façonné le regard de notre société sur la femme ménopausée.

Vous avez été directrice du centre interdisciplinaire des religions et de la laïcité de l’ULB, quelle est la vision de la religion catholique sur la ménopause ?

Pour essayer de répondre à cette question, j’ai consulté le dictionnaire de théologie catholique où il y a une trentaine de pages sur le corps, mais toujours sur le corps glorieux c’est à dire le corps que nous allons avoir après la résurrection. Officiellement la ménopause n’intéresse absolument pas la théologie et l’Eglise.

La perception de la femme est essentiellement celle de la femme fertile, la femme infertile n’est absolument pas intéressante dans les questions de théologie. Tout est à propos de la femme dans son rôle de mère qu’elle accepte ou pas. C’est sa fertilité qui en fait une femme. A la ménopause elle devient une espèce d’être asexué.

C’est maintenant terminé, mais il y a eu longtemps une discussion dans l’Eglise sur la légitimité des relations sexuelles avec une femme qui est infertile puisque le but des relations sexuelles entre époux est de concevoir des enfants. A partir du moment où la femme est devenue infertile, on pouvait considérer que les relations sexuelles étaient illégitimes puisqu’elles seraient forcément stériles. Cela a changé dans la deuxième moitié du 20ème siècle et les relations entre époux ont été considérées comme autre chose (une joie partagée, un soutien réciproque) que simplement des relations pour avoir une postérité – mais ça a été longtemps le cas.

Aujourd’hui cependant des femmes se sentent encore « déviante » d’avoir une sexualité après la ménopause.

Oui je pense que c’est quelque chose qui est tabou, de même que la sexualité des vieilles personnes. Cela vient d’une société patriarcale où le corps des femmes servait surtout à avoir des enfants.

C’est aussi un aspect du code méditerranéen de l’honneur. Les femmes dangereuses le sont jusqu’à leur ménopause, après elles sont censées ne plus être séduisantes et elles ont une certaine liberté. Une femme de 50 ans peut se promener dans la rue beaucoup plus facilement qu’une femme de 25 ans. La ménopause, supposée ou réelle, donne une certaine autonomie aux femmes dans ces régions.

La femme ménopausée n’est plus dangereuse parce qu’elle ne peut plus commettre de fautes qui aient des conséquences. A ce moment-là elle devient une personne qui peut éventuellement tenir un commerce, parler avec des hommes etc. J’ai toujours entendu mon grand-père dire en napolitain « ta femme de quarante ans jette-la à la mer avec toutes ses affaires ».  40 ans c’est déjà un moment où on doit s’en débarrasser ou en tout cas quand elle devient laide et indésirable…

Je tiens beaucoup à ce concept de Méditerranée. Je viens d’une famille italienne et les codes de l’honneur sont tout à fait semblables des deux côtes de la Méditerranée. Vous lisez un récit de Garcia Lorca qui se déroule en Andalousie et vous avez compris le code de l’honneur tel qu’il est pratiqué au Liban, en Turquie ou en Tunisie. En Sicile et dans le sud de l’Italie c’est la même chose, on connaît ce code et la ménopause est une tournant où la femme est considérée comme de séduction impossible ; mais comme elle est moins dangereuse pour la moralité elle est plus libre. Cela devient convenable pour les dames de 50 ans de se réunir, de faire ensemble un petit voyage etc. parce que « normalement » elles ne cherchent plus à séduire. Traditionnellement,  leur façon de s’habiller témoignait de ce renoncement à la séduction.

Ce traitement actuel de la femme ménopausée peut-il évoluer en la faveur des femmes, pour plus de liberté et d’opportunités ?            

Dans notre société ici, beaucoup de femmes ressentent l’arrivée de la ménopause comme une libération. Libération de la contraception notamment, parce que ça a été, pendant toute leur vie de fertilité, une obsession. Je me souviens m’être souvent réveillée la nuit, haletante d’angoisse, j’avais rêvé que j’avais oublié de prendre ma pilule ! Je pense que beaucoup de jeunes femmes sont dans cette situation-là, elles ont peur, peur tous les mois, même si c’est moins fréquent aujourd’hui qu’avant l’utilisation de la pilule et du stérilet. Alors la ménopause est une forme de libération – elles n’ont plus cette préoccupation-là et peuvent se consacrer à d’autres choses. Mais bien sûr cette peur est remplacée par la peur de ne plus être séduisante.

Cette peur de ne plus être séduisante – est-elle justifiée ?

J’ai 71 ans et pas perdu l’envie de séduire, mais au moment de la ménopause il y a en effet une angoisse qui est liée a des changements hormonaux réels : on prend de la moustache, on a moins de cheveux, il y a de la sécheresse vaginale. Cela peut naturellement peser sur la séduction et l’envie de séduire.

Votre ménopause a-t-elle eu un impact sur votre vie professionnelle ?

Non, mais quand même j’ai éprouvé de la gêne. Pour des raisons médicales, je n’ai pas pu suivre de traitement hormonal et donc j’ai eu tous les effets secondaires de la ménopause. Ils sont impossibles à dissimuler quand vous avez une bouffée de chaleur, les joues toutes rouges et les yeux injectés de sang, alors que vous dirigez une réunion importante…Je disais « vous ne trouvez pas qu’il fait terriblement chaud ici» et je demandais d’ouvrir la fenêtre. Mais  tous les autres grelotaient. ! C’est difficile de dire « vous savez j’ai mes bouffées de chaleur, je suis sur le retour… ». Ce sont des choses pas faciles à avouer, surtout peut-être quand on a des fonctions de pouvoir. On accepte peut-être plus facilement d’une faible femme ces phénomènes mais si c’est la directrice du service on a l’impression qu’elle se laisse aller à des futilités si elle s’éponge, si elle transpire.

A une époque ou de plus en plus de femmes accèdent à des postes à responsabilités – comment peut-on les aider ?

Il faudrait bien plus expliquer, raconter ce qu’il se passe. Je ne lis pas beaucoup la presse féminine ou médicale et je ne savais pas du tout ce qui m’attendait : j’ai été prise de court. J’étais à une réunion à l’UNESCO à Paris et tout à coup je me suis sentie mourir. J’avais chaud, j’avais froid, j’avais des battements de cœur. J’avais toutes sortes de symptômes qui pour moi ne pouvaient être que ceux de la mort imminente. J’ai couru dans la pharmacie la plus proche où la pharmacienne m’a regardée et m’a dit « ah mais madame, c’est le début de votre ménopause ».  Je suis tombée des nues. Ma fille a la quarantaine, elle m’a récemment demandé de lui expliquer ce que ça va être [la ménopause] – donc je pense que l’information ne circule toujours pas.

Le message ne passe absolument pas aux jeunes femmes et aux hommes.

Les jeunes se disent – « je suis loin de tout ça. Et puis je me demande si ce n’est pas dans la tête des vieilles que tous ces phénomènes se produisent. »

Les hommes sont tout à fait à l’écart du phénomène: cela leur semble mystérieux et improbable. « Ça doit être une excuse quand elle me dit qu’elle a mal à la tête ou qu’elle est nerveuse ».

Il y a beaucoup de méfiance face à la réalité du phénomène et beaucoup de pression pour faire croire qu’en fait ça se passe uniquement dans la tête des femmes.

Il y a, à propos de la ménopause, tout un travail « pédagogique » à réaliser auprès du grand public.

 

Vous êtes un homme ? Votre opinion nous intéresse : comment peut-on améliorer la communication sur la ménopause ? Qu’aimeriez-vous savoir ? Merci de nous laisser un message ci-dessous ou a contact@rougegrenade.fr

 

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