Isabelle Lévy et le deuil de la fertilité

Par Zoe Leonard

Menopause et fertilité

Notre féminité est-elle définie par notre fertilité ? Aux yeux de la société ou dans notre amour-propre ? Avec Isabelle Lévy, aujourd’hui, nous discutons de l’impact de la perte de fertilité à la suite d’une hystérectomie ou de la ménopause. Isabelle nous invite à mettre des mots sur ces changements de notre corps et de notre vie.

Après dix-huit mois de pertes de sang permanentes en raison de nombreux fibromes, Isabelle a été opérée d’une hystérectomie, c’est-à-dire d’une ablation du col et du corps de l’utérus. Dans son ouvrage Sang & Encre (Editions Fauves), elle témoigne de son expérience : comment a-t-elle ressenti la perte de sa fertilité suite à la perte de son utérus ?

 

Rouge Grenade : Merci beaucoup d’être l’invitée de Rouge Grenade. Notre site a pour vocation d’informer les femmes pour les aider à aborder la ménopause de façon plus sereine.

Isabelle Levy : Effectivement, des femmes vivent mal la venue de la ménopause parce qu’elles ne seront plus  « fécondes », qu’elles ne pourront plus être mères. Pourtant, ne plus pouvoir être mère ne signifie pas ne plus être une femme ! Beaucoup reconnaissent la ménopause comme un pas vers le troisième âge, la vieillesse en somme. Aussi, les bouleversements hormonaux et les ressentis physiques qui l’accompagnent sont tout autant mal ressentis. Pourtant, la ménopause est une étape comme une autre, comme celle de nos premières règles. Là encore, des jeunes filles vivent mal de quitter l’enfance pour l’adolescence, de petites filles devenir des jeunes femmes. À chaque âge ses changements hormonaux et ses modifications physiologiques. C’est inéluctable alors pourquoi chercher à les contrer, même moralement ?

RG : Pour vous, ce passage à la non-fécondité a été vécu de façon abrupte ?

IL : En effet, de manière très abrupte puisque l’ablation chirurgicale de mon utérus et son col a mis un terme irrémédiable à ma fécondité. Mais sincèrement, ils étaient si fibromateux et les pertes de sang si abondantes qu’il m’était impossible de porter un enfant. D’ailleurs, mon quotidien en était largement affecté et j’étais sincèrement épuisée physiquement. C’était la seule solution qui m’était donnée.

RG : De par votre expérience, avez-vous des conseils ou des mots de sagesse pour les femmes qui, à la ménopause, doivent faire ce deuil de ne jamais être mère ?

IL : Tout âge a ses plaisirs : il y a un âge pour être mère, il y a un âge pour être femme. Sa vie continue sans être pour autant potentiellement mère. Vivre pleinement pour soi, son compagnon, ses enfants (si on a eu la chance d’en avoir, moi pas), ses amis, la société… Il faut accepter le cours de notre vie. De la vie. Est-ce que nos mères, nos grand-mères, nos arrière-grands-mères se posaient la question ? Je ne le pense pas. Les questions autour de la ménopause émanent de la société actuelle qui exige presque que l’on reste à jamais jeune et fertile. Aussi, des hommes comme des femmes prennent des traitements pour conserver artificiellement les taux hormonaux de leur jeunesse. Et pourtant, notre corps a besoin de se mettre au repos partiellement afin de se ménager pour poursuivre son existence pendant plusieurs décennies encore.

Je considère la venue de la ménopause comme la mise à la retraite : certains la préparent sereinement et sont impatients d’y être, d’autres la reportent sans cesse de peur d’affronter un nouvel état de vie : être inactif. Pourtant la retraite n’est pas synonyme d’inactivité, bien au contraire. Tout comme la ménopause, elle n’est pas une fin en soi. La vie mérite d’être vécue que l’on soit fécond ou non. En ce qui me concerne, l’ablation chirurgicale de mon utérus m’a redonné la vie, ce fut pour moi comme une renaissance. Donc je n’ai aucun regret, ma vie est devant moi.

RG : Pourquoi avez-vous eu envie d’écrire le livre « Sang & Encre »?

IL : Pour partager mon expérience, pour que des femmes prennent conscience qu’il faut prendre soin de soi. Lorsque ses règles sont de plus en plus abondantes, que des saignements apparaissent hors des cycles, que la fatigue est si omniprésente que l’on se met en retrait de la vie… Bref, il ne faut pas traîner pour consulter. Lorsque l’ablation de son utérus est la seule issue posée, il ne faut pas hésiter : il faut choisir la vie. À quoi vous servirez de garder votre utérus si on vous n’avez plus la santé, voire la vie ?

J’ai des amies qui ont de nombreux  fibromes et refusent l’ablation de leur utérus proposée par leur gynécologue pour que cessent les pertes sanguines. Leur santé est très délicate, elles n’ont plus de vie sexuelle (et même de vie tout court). Elles sont franchement épuisées, elles sont moins disponibles pour leurs enfants, amis, compagnon. Impossible pour elles de faire le deuil de leur utérus, pour elles synonyme de perte de leur identité de femme. Fort heureusement, notre féminité et notre existence ne tiennent pas à cet organe (surtout s’il est malsain) ! Et puis, on peut avoir la chance d’être comme moi opérée par voie basse, et là aucune cicatrise visible. C’est un plus.

RG : La question de la perte de féminité associée à la perte de l’utérus vous a quand même tourmentée au moment de l’opération. Regrettez-vous un manque de discussion de ce sujet avec votre entourage ou les professionnels de santé ?

Mon entourage a été très proche lors de la traversée de cette épreuve, parce que cela en a été une, bien éprouvante, avouons le. Néanmoins, il est difficile de parler de son intimité avec ses proches. Et puis on veut les protéger comme se protéger. Par contre, je regrette que les personnels du corps médical et paramédical ne m’aient pas proposé, voire suggéré un suivi psychologique après mon intervention. Cela m’aurait permis de mettre des mots sur cette épreuve. Après dix années de silence et de non dit, j’ai ressenti le besoin d’en parler dix ans. Écrire Sang & Encre m’a permis de raconter ma prise en charge longue et difficile en raison de la désorganisation de notre système de soins : absence d’écoute des personnels médicaux par manque de disponibilité ou par manque d’intérêt, rendez-vous à plusieurs mois, manque cruel d’effectifs (médicaux et soignants), résultats d’examens égarés… Au-delà de mon témoignage et du long chemin que j’ai dû parcourir pour arriver au terme de ma prise en charge, je voulais dénoncer les nombreux manquements auxquels j’ai dû me confronter, tout en me battant contre la maladie, pour améliorer le sort de celles qui devront traverser un jour cette épreuve dans les larmes et le sang. En France, plus de 70 000 femmes sont concernées chaque année. L’hystérectomie est la deuxième intervention chirurgicale chez la femme après la césarienne.

RG : Ces barrières de l’intimité de la pudeur s’appliquent aussi la ménopause dont les femmes ne parlent pas assez.

Les femmes qui acceptent difficilement le passage à la ménopause ne devraient pas hésiter à en parler avec un psychologue pour rechercher pourquoi elles ont tant de difficultés à faire le deuil de leurs cycles ovulatoires… Ou de l’écrire !

 

Pour plus d’informations sur Sang & Encre ou pour le commander:

 

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